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Des lycéens réunis lors d’une mobilisation, certains échangeant tandis que d’autres tiennent des pancartes.

Derrière la mobilisation des lycéens, une souffrance qui demande à être entendue

Les lycéens qui se mobilisent aujourd’hui ne sont pas seulement des élèves absents de leurs cours ou des manifestants que l’on accuse de suivre une consigne politique. Ils sont aussi une génération qui tente de faire entendre ce qu’elle vit.

Les violences et les dégradations, lorsqu’elles surviennent, ne sont pas à minimiser. Mais elles ne peuvent résumer toute une jeunesse, ni nous dispenser d’écouter ce qui s’exprime derrière la colère.


Notre jeunesse va mal. Ce n’est ni une formule commode ni une excuse pour justifier les violences : c’est un constat que les faits et les enquêtes rendent difficile à ignorer. À force de ne pas être écoutée, une génération qui cumule les crises et les incertitudes finit par crier plus fort.

Dans La Génération de verre, Bruno Humbeeck décrit une jeunesse traversée par des crises inédites : planète à bout de souffle, guerre revenue aux portes de l’Europe, pandémie et monde du travail en mutation. Lorsque 80 % des métiers disponibles dans dix ans sont aujourd’hui méconnus, comment se projeter ? Comment construire un avenir lorsque l’horizon paraît si flou ?

Ces incertitudes se vivent au quotidien, dans les familles, les logements et les établissements scolaires.

Dans Sois jeune et tais-toi, Salomé Saqué rappelle que le taux de pauvreté des plus jeunes n’a cessé d’augmenter. Un étudiant sur cinq ne mange pas à sa faim. Près de la moitié des personnes pauvres ont moins de 30 ans : les jeunes sont les premiers précaires du pays.


Leurs emplois sont plus incertains qu’autrefois et leur pouvoir d’achat est moindre que celui de leurs parents à qualifications comparables, notamment lorsqu’il s’agit de se loger.


Selon une étude de la Fage, un étudiant sur trois est en situation de mal-logement. Insalubrité, moisissures, loyers excessifs, colocations imposées : pour beaucoup, se loger est devenu une épreuve.


À l’école et à l’université, les difficultés prennent d’autres formes : salles mal isolées ou non chauffées, plafonds qui s’effondrent, classes surchargées, manque d’enseignants. Un système à deux vitesses s’installe entre privé et public, mais aussi entre les lycées publics selon les quartiers.

L’égalité des chances devient un principe contredit par le quotidien.


À cette précarité s’ajoute la crise écologique. Les jeunes la vivront plus longtemps et plus intensément que les générations précédentes. Certains ont passé des examens dans des salles atteignant 40 degrés ; des dizaines se sont évanouis, sans que des mesures suffisantes soient prises pour les protéger.

Un jeune né en 2020 connaîtra, au cours de sa vie, sept fois plus de vagues de chaleur qu’une personne née en 1960.


À cela s’ajoutent les tensions démocratiques et géopolitiques.


Et pourtant, une partie de la classe politique et des médias continue de décrire les jeunes comme incultes, égoïstes, « décérébrés », irrespectueux, voire dangereux. Cette stigmatisation ajoute l’humiliation au sentiment d’abandon. Au lieu de nous demander dans quelles conditions ils grandissent, nous leur reprochons de ne pas aller bien.

Comme thérapeute et coach familial, j’accompagne de nombreux adolescents en souffrance. Je forme aussi des professionnels de collèges et de lycées à repérer les signes de cette souffrance. Cette expérience m’invite à regarder autrement ce qui peut se manifester par un comportement, un silence, une colère ou un décrochage.


Repérer une souffrance ne signifie pas tout excuser. Écouter ne signifie pas renoncer à poser un cadre. Comprendre ce qui conduit un jeune à agir ne revient pas à approuver les violences. Mais nous ne pouvons répondre justement à une situation si nous refusons d’en entendre les causes.


Les chiffres de santé mentale devraient nous alerter :

  • un lycéen sur cinq déclare avoir des pensées suicidaires ;
  • un jeune sur cinq présente des troubles dépressifs ;
  • selon l’enquête Enclass 2024, 13 % des lycéens déclarent avoir fait une tentative de suicide, avec une proportion deux fois plus importante chez les filles ;
  • entre 2023 et 2024, les hospitalisations pour tentatives de suicide ou automutilations chez les très jeunes filles et les adolescentes ont progressé de 22 % chez les 10-14 ans et de 14 % chez les 15-19 ans, selon les chiffres publiés par la DREES en 2024.

Ces données ne signifient pas que chaque jeune mobilisé serait en danger, ni que toute contestation relève d’un trouble. Elles rappellent qu’une partie de la jeunesse traverse une période de grande vulnérabilité et qu’elle a besoin d’écoute, de prévention et de réponses collectives.


Les adultes qui entourent les adolescents doivent pouvoir repérer les signes de mal-être, sans réduire un jeune à ses difficultés ni se substituer aux professionnels de santé. Un changement de comportement, un isolement, une perte d’élan, une irritabilité inhabituelle ou un décrochage peuvent appeler une présence et une orientation adaptées.

Cette vigilance ne peut reposer uniquement sur des personnels déjà surchargés. Elle suppose de former les professionnels des collèges et des lycées, et de leur donner du temps, des relais et des moyens pour agir.

Une partie de cette jeunesse crie sa détresse depuis des années. Son avenir lui semble sacrifié.
La mobilisation actuelle des lycéens nous place devant une responsabilité : allons-nous nous arrêter à ce qui dérange, ou allons-nous entendre ce qui est demandé ?


On peut s’indigner des violences et des dégradations. On ne peut s’en servir pour réduire au silence toute une génération.
Focaliser le débat sur les violences commises par des jeunes ou sur l’influence supposée d’un parti, c’est passer à côté des revendications et des souffrances qui traversent cette génération.


Les jeunes expriment leur colère et leur désespoir : le sentiment d’être abandonnés, de ne pas être entendus, et que les dirigeants se moquent de leurs intérêts, voire les méprisent.


Alors que la santé mentale des jeunes est une priorité nationale pour 2025 et 2026, que fait-on réellement ?
Pourquoi ne parle-t-on pas autant des classes où il fait 8 degrés l’hiver, du sous-effectif enseignant, de Parcoursup, des diplômes inaccessibles ou qui ne garantissent plus un emploi ? Pourquoi la pauvreté, les logements insalubres, la malnutrition, les discriminations et les violences policières restent-ils hors champ ?

Le gouvernement prévoit en outre de supprimer 1 588 postes d’enseignants en 2027, dont 1 250 dans le public, selon l’AFP du 1er octobre 2026. Cela aussi relève d’une violence structurelle, dont les jeunes paient un prix élevé.

Tout cela c’est aussi de la violence. c’est une violence structurelle que les jeunes vivent au quotidien.


Répondre à la colère des lycéens ne consiste pas seulement à rétablir le calme, et encore moins par l’usage de la force et du mépris.

Il faut aussi interroger ce qui nourrit le sentiment d’abandon et agir sur les conditions de vie, l’école, l’orientation, le logement et l’accès aux soins. Il faut donner aux adultes qui entourent les adolescents les moyens de repérer leur souffrance et de les accompagner.

Il faut enfin accepter que les jeunes participent à la définition de leur avenir.


« Rien ne révèle mieux l’âme d’une société que la façon dont elle traite ses enfants », rappelait Nelson Mandela en 1995.

Que dit de nous une société qui offre à sa jeunesse la précarité, l’inégalité, la peur climatique et le sentiment de n’être jamais entendue et même d’être méprisée ?

Écouter les jeunes ne signifie pas tout excuser. Cela signifie prendre au sérieux ce qu’ils vivent, agir sur les causes et leur rendre une place dans la construction de leur avenir.

Une société qui veut apaiser sa jeunesse doit commencer par cesser de lui demander de se taire.

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