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Portrait d'une thérapeute spécialisée dans les traumas, engagée contre les discriminations systémiques

Pourquoi je ne peux pas rester neutre


La semaine dernière, un attentat raciste a frappé la France. Cette semaine, j’ai reçu des personnes dans mon cabinet. Certaines en parlaient, d’autres non, mais toutes portaient dans leur corps l’atmosphère du moment. C’est une des raisons pour lesquelles je ne peux plus me taire.

Mon père est né en 1943 à Tlemcen, dans l’Algérie coloniale. Son père, commerçant, battait ses fils quand leurs notes n’étaient pas bonnes : pour lui, c’était la seule façon pour un Algérien autochtone de s’en sortir. Dans cette famille, la violence éducative n’était pas de la cruauté gratuite. C’était la peur du système, transmise de père en fils.

Pendant la guerre d’indépendance, mon grand-père a été arrêté et son commerce saisi par l’armée coloniale. Ma grand-mère est restée seule, sans revenus, pour élever ses cinq enfants. Quatre en fait, puisque mon oncle, infirmier de guerre au maquis, a été blessé, arrêté, torturé pendant des semaines, puis emprisonné pendant trois ans. Ce sont des histoires dont on parle à voix basse, mais qui structurent une famille pour des générations.


Ma mère, elle, est née à Orléans de parents Français « de souche » comme on dit. Mes parents se sont rencontrés alors que mon père faisait ses études à Paris. Ils sont tombés amoureux. Quand ma mère a voulu suivre mon père en Algérie, ses parents l’ont enfermée dans sa chambre. Elle s’est échappée avec l’aide de sa meilleure amie. Ses parents ont ensuite rompu avec elle, boycotté son mariage. Le jour où elle a rencontré mon père pour la première fois, ma grand-mère avait dit de lui, alors qu’il est pourtant blanc et clair de peau : « il est noir ! » Les préjugés ont été plus forts que sa vue.


J’ai grandi à Alger. À 17 ans, la guerre civile a commencé et ma mère, qui était enseignante à l’université, a retrouvé sa voiture saccagée et une lettre de menace sur son casier. Elle m’a envoyée à Paris, seule, pour me mettre à l’abri. Mes grands-parents maternels ont refusé de m’accueillir. J’ai vécu dans un studio sombre, en pleurant, en suppliant mes parents de me laisser rentrer. Cette année-là, j’ai pris dix kilos. J’ai vécu cela comme un abandon, et c’est un trauma que mon corps a gardé pendant des années : crises d’angoisse, pelade, errance médicale, jusqu’à ce qu’on mette un mot dessus. Mes parents ont fini par me rejoindre, mon père avec une petite valise, menacé en tant qu’intellectuel.


Voilà pourquoi j’écris que je ne me sens chez moi nulle part. Je suis une exilée de la guerre civile, une fille du colonialisme, et une Française dont le nom suscite une question : « ça vient d’où ton nom ? »


Depuis 30 ans que je vis en France, je reçois cette question, puis la réponse : « Ah ? Ça ne se voit pas. » Comme un compliment. Je me suis sur-adaptée pour ressembler aux Français. Aujourd’hui je sais ce que c’était : de l’hypervigilance, un système nerveux qui scanne les regards et calcule ce qu’il peut montrer de soi. Une amie a même été choquée que je soutienne l’Algérie pendant la Coupe du monde, comme si aimer deux pays était une trahison.


Cette sur-adaptation, je l’ai apprise très tôt. À 5 ans, j’étais terrorisée par l’école : le maître avait un grand bâton pour frapper les têtes. J’avais mal au ventre, des nausées. On m’a donné des vitamines. Avant l’école, j’étais une petite fille pleine de vie et je faisais, aux dires de mes parents, beaucoup de grosses colères. A partir de mon entrée à l’école, mes parents disaient que je m’étais « miraculeusement » calmée. Je ne m’étais pas calmée, je m’étais suradaptée. Pendant six ans de primaire, j’ai été maintes fois humiliée et frappée et j’ai vu de top nombreuses fois des enfants être humiliés et frappés. Et on me répétait que mes peurs étaient « dans ma tête ».


Voilà ce que je vois chez les adultes que j’accompagne : ce qu’on apprend enfant… à se faire petit, à se taire, à ne pas déranger. Tout cela s’inscrit dans le corps et dure des décennies.


Quand je suis devenue mère, j’ai découvert que je reproduisais ce que je n’avais jamais voulu transmettre. Mon fils avait des colères immenses, et je me suis retrouvée à l’enfermer dans sa chambre, comme on l’avait fait avec moi. Avec le recul, je trouve cela horrible. À l’époque, nous ne savions pas faire autrement. J’ai connu l’épuisement, un burn-out parental, des moments où j’ai crié si fort que j’en avais peur de moi-même.


Plus tard, mon fils a reçu un diagnostic de TDAH et de haut potentiel. Il m’a fallu des années, des psys, des livres, pour comprendre que ce qui m’avait été présenté comme de la « mauvaise volonté » et même parfois « une mauvaise éducation » était autre chose : un besoin non entendu. J’ai alors quitté mon emploi pour me former au coaching parental, puis à la thérapie, à l’EMDR, au travail somatique.


Je suis enfantiste. Cela veut dire que je considère les enfants comme des personnes à part entière, dotées d’une parole légitime, et non comme des êtres que l’on façonne ou que l’on discipline. Je m’oppose à l’adultisme, cette domination des adultes sur les enfants, qui rend acceptables des violences : châtiments corporels, humiliations, mépris de leurs émotions et de leurs besoins.


Je retrouve dans l’adultisme la même logique que dans le racisme : l’idée que certaines personnes comptent moins, que leur parole pèse moins, qu’elles doivent s’adapter plutôt que d’être entendues. Un enfant à qui l’on dit « arrête de pleurer, ce n’est rien » apprend à douter de ce qu’il ressent. Une personne racisée à qui l’on dit « tu exagères, c’est pas du racisme » ou « ne fais pas vagues » apprend la même chose.


C’est pour cela que je forme les professionnel·les de l’enfance et que j’accompagne les parents : reconnaître les droits des enfants, c’est prévenir les traumas à la source.


Je traite les traumas avec des adultes. Racisme, sexisme, homophobie, grossophobie, validisme, précarité : ces violences systémiques sont répétées, souvent invisibles pour ceux qui n’en sont pas la cible, et elles produisent des traumas. Les transmettre de génération en génération en fait des blessures collectives. Soigner le psychisme sans interroger ce contexte, c’est prétendre soigner une intoxication sans chercher d’où vient le poison.


La neutralité est une illusion. Une personne racisée ne peut pas se reconstruire face à un·e professionnel·le qui n’a jamais questionné ses propres biais. Un parent ne peut pas être accompagné vers une éducation respectueuse si l’on ignore le poids de l’adultisme dans ce qu’il a lui-même reçu. Une thérapie qui ignore les rapports de domination demande aux personnes de s’adapter à ce qui les blesse, au lieu de les aider.

Je suis moi-même traversée par des angles morts, et je me forme, je me supervise, je questionne ma pratique.


Quand le racisme et l’islamophobie sont banalisés chaque semaine un peu plus dans l’espace public, quand les discours de haine désignent des cibles, ils finissent par tuer. Ceux qui paient en premier sont les personnes que j’accompagne, et les enfants, qui subissent ces climats sans avoir les moyens de s’en défendre.

Je ne demande à personne de voter comme moi. Mais mon silence ne serait pas neutre. Il profiterait à ceux qui restreignent les droits de mes patient·es et des enfants que mes formations cherchent à protéger.


Depuis fin septembre, des lycéen·nes se mobilisent. Ils et elles bloquent leurs lycées et manifestent pour une demande simple : plus de moyens pour étudier dans des conditions dignes.


Les demandes des lycéen·nes naissent des inégalités systémiques

Leurs revendications ne sont ni abstraites ni idéologiques. Elles concernent leur quotidien : 36 élèves par classe, des professeur·es absent·es et non remplacé·es, et dans certains établissements, des bâtiments délabrés, des rats, un manque de chaises et de tables, des toilettes sans portes. La mobilisation est née à Créteil, en banlieue parisienne, là où vivent beaucoup de familles issues de l’immigration. Ce n’est pas un hasard : les inégalités systémiques que je décris plus haut se lisent aussi dans l’état des écoles.


La réponse des forces de l’ordre

Voici comment on leur a répondu. Des armes dites « de force intermédiaire » (LBD, grenades de désencerclement) ont été employées contre des adolescent·es. Des blessures gravissimes ont été rapportées : une main arrachée, une mâchoire fracassée par un tir de LBD à bout portant. Plus de 6 773 mineurs ont été placés en garde à vue, parfois dans des conditions que leurs avocats ont qualifiées d’indignes.


Ce qu’en disent la LDH, Amnesty et l’ONU

Ce n’est pas seulement mon regard de militante. La Ligue des droits de l’Homme a condamné cette répression. Plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU se sont déclarés « consternés ». Amnesty International s’est alarmée de l’usage de la force, y compris de coups de matraque, sur des enfants et des mineurs. La FIDH et l’Organisation mondiale contre la torture ont documenté le recours à des armes mutilantes contre des lycéen·nes et demandent leur interdiction stricte lors de manifestations impliquant des mineurs.

Je travaille avec des personnes qui portent des traumas. Je sais ce que fait à un adolescent le fait de prendre la parole, d’être méprisé·e par les gouvernants et les médias, puis frappé·e, gazé·e, mis·e en garde à vue. Il en retient une leçon : ma parole ne compte pas, et quand je la porte, je suis en danger. Cette leçon s’inscrit dans le système nerveux. Elle durera des décennies. Je la retrouve ensuite en consultation chez des adultes qui ne l’ont jamais désapprise.


Je forme des professionnel·les de l’enfance à écouter la parole des enfants, à prendre au sérieux leurs besoins et leurs émotions. Voir cette parole réprimée par la violence, à l’échelle d’un pays, est l’adultisme dans sa forme la plus brutale.


Défendre les droits des enfants, c’est aussi défendre leur droit de dire que leur école est indigne, sans craindre pour leur intégrité physique. La Convention internationale des droits de l’enfant garantit pourtant la liberté d’expression (article 13) et la liberté de réunion pacifique (article 15).


Là encore, je ne peux pas rester neutre.


Très peu de psys, de soignant·es, d’éducateur·rices et de professionnel·les de l’enfance se positionnent publiquement. Nous avons des espaces de parole, de la crédibilité, une écoute. Utilisons-les.

Je continuerai à accueillir sans minimiser, sans intellectualiser, sans demander de preuves. Et je continuerai à parler, parce que le soin ne se limite pas aux murs du cabinet.

Si ce texte résonne en vous, vous n’êtes pas seul·e.


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